Un Troublant Trouvère...

20 mars 2009

Lettre ouverte au Centre Pompidou

M’Edam, M’Essieu,

Vous avez récemment exposé au musée national d’art moderne ce que vous n’hésitez pas à nommer « cliché dans la pratique artistique contemporaine » afin, sans doute, de disqualifier d’avance toute critique qu’on pourrait émettre à votre encontre. Cette exposition extraordinaire, cette manifestation exceptionnelle, c’est le vide.

Les « vides » plutôt, puisque vous poussez la coquetterie jusqu’à affirmer qu’il puisse y en avoir plusieurs, sont donc des salles non pleines, vierges du sol au plafond, qui ne montrent rien, à part les affreuses tuyauteries de votre édifice, les habituels panneaux de sortie de secours, et autres extincteurs ou téléphones muraux – tout le décorum qu’on a du mal à distinguer habituellement de ce qui est exposé.

Je tiens à vous féliciter pour ce choix opportun : en ces temps de disette financière, une exhibition qui cumule gain de temps et d’argent mériterait d’être médaillée par notre présidentiel VRP en talonnettes. L’heure est grave, il n’y a guère de petites économies. De plus – et je regrette n’avoir pas eu écho de cette interprétation possible – le vide ne peut-il être vu comme la quintessence de l’art contemporain ?

Il faut l’avouer, je n’ai pas été voir votre exposition : ayant moi-même quelques économies que je souhaite conserver, de plus faisant confiance au réseau mondial qui rapproche les peuples pour trouver toutes les nécessaires images de votre enfilage de m3 inoccupés. Surtout, ma sensibilité m’interdisait de venir gâcher le travail d’artistes qui s’échinent depuis un demi-siècle dans le minimalisme.

Là, on touche en effet au concept de la manifestation ; un plaisantin ayant tagué dès le vernissage l’une des salles, certains trouvèrent matière à rire. D’autres, se voulant plus fins, leur répondirent : il appert que la véritable œuvre est le concept, et qu’un graffiti ne peut souiller un concept. Superbe raisonnement, surtout que l’on se demande alors pourquoi interdire de pisser dans la Fontaine de Duchamp, non ?

Pour ma part, je pense au contraire qu’il est possible de souiller cet ersatz de vide. Pas par un graffiti, non, ce serait trop simple. Par la simple présence des visiteurs : le vide ne se caractérisant pas par le fait qu’il occupe une surface, mais un volume. Ce qui peut combler le vide, est non pas le dessin, bien plutôt le corps. Et ce qui l’accompagne : bruits, mouvement, odeurs, énergie. Pourquoi ?

Car le vide n’existe pas, tout simplement. Parménide est le premier à le dire, quelques 5 siècles avant Jésus-Christ. Plus tard, dans un autre espace-temps, notre Descartes national l’affirmera aussi, sur le plan de la philosophie comme sur celui de la physique. Et qui lui donne raison au XXI ° siècle ? Einstein : excusez du peu ! Sur le plan seul de la physique, il est vrai - en philosophie, le rien remplaçant avantageusement le vide.

Cela ressort d’ailleurs des témoignages de votre public, se plaignant de la promiscuité des voisins, de l’encore trop-plein des tuyauteries citées plus haut, ou du fait qu’on pouvait s’entendre penser : pour un peu, on croirait que votre foire est ratée. Evidemment, vous pourriez toujours répondre que ces personnes sont des rabat-joie, qui essayent de ressentir un concept seul appréhendable en esprit. Et je serais d’accord avec vous : sans public crédule, pas d’art conceptuel.

Etrange en effet que personne ne trouve jamais rien à redire sur ce qu’écrivit un jour Laurence Weiner, à savoir « la pièce ne doit pas nécessairement être réalisée ». Comme s’il suffisait de le répéter pour assurer au veau qui paye son incroyable chance qu’il y ait quelque chose de représenté, et qu’il pourrait n’y avoir rien du tout. Et il ne faut surtout pas se demander si certains concepts sont non représentables, si donc certaines pièces sont non réalisables – n’est-il pas ?

Assumer que la réalisation physique de l'oeuvre passe après l'idée, substituer l'idée à la réalisation, pourquoi pas. Mais quand on décide justement de passer à la réalisation physique, il faut que cela soit raccord avec le concept, sinon on rate son coup. Car si on ne peut souiller la beauté d’un concept, on peut parfaitement mal le représenter. Et ce fut le problème majeur de votre rétrospective : répéter 9 fois la même erreur passée, comme si personne ne s’était rendu compte avant que c’en était une.

Mais foin de tout ceci, je vous propose avant la fin de votre exposition l’expérience suivante, afin d’aller plus loin dans le jusqu’au-boutisme de la démarche provocatrice, et d’éventuellement renflouer votre trésorerie : il s’agirait d’appeler la police pour faire incarcérer les visiteurs qui occupent les œuvres – à moitié pleines pour le coup, sauf pour quelques doctrines orientales, voyant du vide partout – et donc la détruisent.

En sus, les attaquer en justice afin de leur réclamer des dommages & intérêts… Mais peut-être est-ce un peu trop radical ? Je vous l’accorde, on pourrait penser de cette façon que l'art moderne n'est finalement qu'une plaisanterie sinistre, au service de la police et de l'argent, et qu’il ne mérite que le mépris le plus total. Mais Debord mort, qui s’en soucierait ?

Et le vide est-il sale, je vous le demande ?

Posté par Syrena à 20:29 - - Commentaires [4] - Permalien [#]
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